Cela fait pile un an que j’ai immigré au Canada. Si je me suis adapté facilement à presque tous les changements que cela implique, un point précis me laisse toujours perplexe.
Avril 2025, j’arrive à Calgary avec mes deux énormes valises, un sac de randonnée sur le dos, doublé d’un sac d’appoint porté en ventral avec tous mes papiers importants.
Pour que les choses sérieuses commencent (trouver un logement et un emploi), il faut lancer quelques démarches sur place. Par chance, c’est plutôt simple et rapide ici. J’ouvre ma ligne téléphonique depuis l’aéroport, puis je demande un numéro d’assurance sociale (NAS) au fédéral, et le lendemain, j’irai ouvrir un compte en banque.
Arrivé à l’agence, on me propose de tout faire debout au comptoir, mais je préfère prendre un moment avec une conseillère, car j’anticipe les quelques subtilités à comprendre dans le système nord-américain. Je demande ma première carte de crédit, et comme c’est ici une véritable ligne de crédit qui est ouverte, c’est aussi le début de ce qu’on appelle mon historique, et score de crédit.
C’est quoi, le score de crédit ?
Tous les Canadiens (mais aussi Américains, Australiens et Britanniques) ayant demandé un jour un crédit, que ce soit une carte de crédit, un prêt immobilier, ou un compte sur marge, ont un score de crédit. C’est un système à points qui permet au prêteur d’estimer la capacité de l’emprunteur à rembourser.
Ça marche aussi pour les vendeurs d’automobiles qui vérifient si la personne est susceptible de rembourser ou pas le prêt auto qu’elle demande ; mais également pour les propriétaires bailleurs qui veulent s’assurer que le locataire a un bon historique de paiement.
Et concrètement, comment ça marche ?
En bref, quand tu souscris à ta première carte de crédit, ton historique commence, et il est rattaché à ton numéro d’assurance sociale.
Si tu oublies de rembourser ta carte de crédit à la fin du mois1, alors ton score de crédit va baisser d’un certain nombre de points. En plus de cela, ton dossier comportera une mention d’incident, et elle y restera pendant 6 ans.
C’est la même chose si tu manques une échéance de prêt, ou que tu es en défaut de paiement sur un compte courant. Ces éléments sont ceux qui ont le plus d’incidence négative sur la cote de crédit.
Pour avoir une bonne cote de crédit, et donc accéder aux meilleures conditions d’emprunt ou louer facilement un appartement, c’est un peu plus subtil. Outre le fait d’avoir un long historique sans incident,on augmente son score en cumulant plusieurs cartes de crédit. D’ailleurs il n’est pas rare en Amérique du Nord de posséder deux, trois - voire 12 cartes de crédit. C’est presque un hobby pour ceux qui chassent les récompenses en points ou cashback, plus avantageuses qu’en Europe2.
Aussi, le fait de n’utiliser que 10 % ou moins de sa limite de crédit en fin de mois aide à augmenter son score plus vite. Donc la stratégie consiste à demander des limites élevées ($10,000 ou plus, pour chaque carte) afin de rester en dessous de ce seuil.
Standardiser le risque, fluidifier le marché
Score de crédit, versus… quoi au juste ?
J’ai fait l’expérience de la recherche d’une location d’appartement en France dans plusieurs villes en tension, puis à Montréal, où la demande est également forte face à l’offre. L’expérience est pourtant radicalement différente.
S’il faut se presser dans les deux cas pour trouver et obtenir un appartement au bon rapport qualité-prix, l’aspect paperasse et justificatifs est presque complètement absent de ce côté de l’Atlantique. Une vérification de la cote de crédit est presque tout le temps demandée, avec parfois une demande de référence des précédents propriétaires. Et c’est tout. D’ailleurs, il est déconseillé voire interdit de demander une copie d’une pièce d’identité ou un bulletin de paie.
Non seulement on demande des pièces de plus en plus nombreuses et intrusives, si ce n’est humiliantes à fournir, mais en plus, on expose les locataires à un risque de fuites de données personnelles. Le comble ? Suite à cette paranoïa bureaucratique et à l’utilisation croissante de l’IA générative, jusqu’à 7 dossiers sur 10 comportent au moins un document falsifié par les candidats à la location.
Alors si je compare simplement les deux systèmes comme un tout3, que l’on soit précaire ou dans une situation confortable, je trouve la cote de crédit plus efficace et moins intrusive.
Tout risque a un prix
L’avantage est similaire pour l’achat d’un bien immobilier. En Europe, les banques cherchent généralement à évaluer la solvabilité suite à une étude complète de justificatifs. D’ailleurs, elles sont aussi plus conservatrices dans leur définition de l’endettement.
L’obtention d’un prêt immobilier est généralement plus simple et rapide en Amérique du Nord, où la cote de crédit joue ici aussi un rôle central. Si vous dépassez les 800 points, vous avez toutes les chances de décrocher le meilleur taux, pour un montant maximal. Tous les feux sont verts pour la banque, alors elle vous fait payer le risque moins cher que pour d’autres.4
Alors finalement, rien d’étonnant : le marché donne un prix au risque. Tout acteur économique qui souhaite survivre cherche à évaluer le risque le plus précisément possible, qu’il s’agisse d’investir ou de prêter de l’argent. Le parallèle peut être fait avec les agences de notation qui évaluent la capacité des États à rembourser leur dette.
Un algorithme aussi important est forcément explicable, n’est-ce pas ?
C’est là qu’on entre dans le vif du sujet. Je vais donc continuer à vous raconter ma vie (rapidement, c’est promis), pour comprendre pourquoi j’en suis arrivé à cette réflexion. Spoiler : je ne suis pas seul à la partager.
Après avoir vécu à Calgary, on finit avec mon conjoint par déménager à Montréal. Comme on s’était déjà habitués à une ville où la voiture était quasi-indispensable, on se rend chez un concessionnaire pour acheter un véhicule (projet rapidement abandonné, tant il est facile de se déplacer ici en vélo et en transports).
Et au moment de pré-autoriser le financement auto sur une partie du montant, l’agente commerciale effectue une enquête de crédit. Puis elle m’indique juste après, car elle avait oublié :
Ça va vous retirer quelques points, mais ça devrait être négligeable.
Quelques jours plus tard, je vérifie ma cote de crédit sur mon application bancaire, et me rends compte que ce qu’elle appelait “négligeable” était en réalité une chute de mon score de 47 points. Alors je me renseigne, et j’apprends que si une personne fait plusieurs demandes de crédit trop rapprochées, le système détermine qu’elle cherche à emprunter à tout va. De ce fait, il la pénalise en lui enlevant temporairement des points.
Donc même si je n’ai finalement pas souscrit à ce crédit, l’enquête (ou hard inquiry) était trop proche de ma première demande de carte de crédit deux mois plus tôt.
Et des règles comme celle-ci, il en existe beaucoup. Elles ont une logique, mais le problème c’est surtout que l’algorithme est si opaque que personne ne sait vraiment combien on perd de points pour quelle action. Ou combien on en gagne pour une autre… ni quand exactement on va les récupérer si on corrige le tir.
“What asshole designed credit score algorithms?”
Ce n’est pas moi qui pose la question, mais un internaute qui a vu son score baisser de 50 points juste parce qu’il aurait remboursé un peu trop vite sa carte de crédit. Les commentaires en réponse surenchérissent avec des expériences personnelles, exprimant les uns après les autres leur incrédulité face à l’absurdité du calcul.
Les premiers systèmes de score de crédit sont apparus aux États-Unis dès la fin des années 1950 (voire 1930, si l’on retient les systèmes non informatisés). Ils se sont standardisés progressivement pour devenir en 1989 le score FICO. À partir de là, les trois bureaux de crédit majeurs s’en sont emparés : Equifax, Transunion, et Experian.
Ces sociétés n’étaient pas nouvelles. Dès la seconde moitié du XXe siècle et dans un contexte de bancarisation des ménages, les bureaux de crédit n’ont pas tardé à faire la course à la collecte de données sur les historiques de crédit des individus… et bien au-delà.
Les données sur les habitudes de consommation, puis les transactions en ligne, jusqu’à l’utilisation des majuscules dans les formulaires en ligne ont été agrégées par des data brokers pour faciliter un profilage des consommateurs américains5.
Dans un rapport de la Federal Trade Commission6, il est indiqué que dans les années 1990, Transunion avait mis en place un modèle d’analyse comportementale, appelé SOLO. Il catégorisait 140 millions d’Américains en 6 clusters. Par exemple “Urban Ethnics”, “Urban Upscale”, “Empty Nesters”, “Single Strugglers”, “Kids and Cars”…
Et même si depuis 1970, le Fair Credit Reporting Act et ses amendements plus récents ont apporté quelques protections aux citoyens américains, le système de score de crédit n’est pas devenu transparent pour autant, loin de là. Il en est de même avec la loi canadienne7.
Et maintenant ?
Aujourd’hui, FICO loue une licence directe pour les scores hypothécaires, en contournant les bureaux de crédit traditionnels. Cela permet à l’entreprise de reprendre le contrôle de la tarification, tout en renforçant sa position face à la concurrence.
Mais cela n’a pas suffit, car à peine hier, le 22 avril 2026, La Federal Housing Finance Agency et le Department of Housing and Urban Development ont annoncé l’adoption du VantageScore 4.0 (en plus de FICO 10T) pour les prêts hypothécaires. Cela marque un peu la fin du monopole de FICO et l’avènement d’une nouvelle ère de concurrence dans le secteur du crédit immobilier américain.
L’Action FICO a d’ailleurs violemment réagit, en enregistrant une baisse de 14% dans la soirée.
Le business d’abord, on discutera de l’équité au tribunal
Les règles de calcul du score de crédit ne sont pas claires, et cela donne lieu chaque année à de multiples faits divers. Quelques exemples :
Un habitant de Victoria paye toutes ses dettes et son score de crédit est remis à zéro, après 50 ans de bon crédit. L’algorithme a déterminé qu’il n’était plus client de produits de crédit, alors il a en quelque sorte cessé d’évaluer sa solvabilité. Conséquence : des difficultés pour trouver un logement en location.
Equifax a fini par révéler que cela se produisait après deux ans d’inactivité, sans préciser si c’était le cas pour tous les Canadiens. L’homme a passé plus d’un an à se battre pour obtenir justice… sans obtenir gain de cause. Selon l’Agence de la consommation en matière financière du Canada :
Plus grave encore, une dette contractée en votre nom frauduleusement peut anéantir votre cote de crédit. Une femme a passé 18 mois à se battre contre Equifax avant que l’erreur soit enfin corrigée. Trop tard pour éviter de perdre $11,000, suite à la signature d’une offre de prêt moins attractive qu’elle aurait pu obtenir.
On dirait que même les bureaux de crédit ne savent pas expliquer l’algorithme qu’ils utilisent. C’est un peu comme si c’était une boîte noire dont on essaie de temps en temps de soulever le couvercle pour vérifier l’état des mille branchements à l’intérieur.
Certes, les guides expliquant le calcul du score, notamment celui de FICO, fournissent un premier niveau basique de transparence. Mais si l’on comprend à peu près ce qui compte dans le calcul, on ne sait pas à quel niveau, ni quand : combien de temps on est pénalisés et à cause de quoi exactement.
Et en plus on doit payer pour ça ?
La cerise sur le gâteau ? Pour accéder à son dossier de crédit complet en ligne, c’est payant.
Même si l’accès au score seul et à certaines données est gratuit sur une base mensuelle, il faut payer par exemple $24,95 par mois pour obtenir sa fiche auprès de Transunion, qui vous vend aussi une surveillance. Car oui, votre score peut dégringoler suite à une usurpation d’identité8.
Des sociétés ont même été créées pour combler la demande d’explicabilité de son propre score, comme Credit Karma, qui permet d’avoir un aperçu de son score et des moyens de l’améliorer.
La méthode citoyenne : rétro-ingénierie et partage de données
Des citoyens experts en finance et en analyse de données se sont associés pour réaliser et publier une enquête colossale. Pour parvenir à dénuder petit à petit l’algorithme, ils se sont appuyés entre autres sur des années d’historique de témoignages publiés sur Reddit et les forums de FICO, cumulant 4 millions de posts et 300,000 utilisateurs.
On a réussi à comprendre GÉNÉRALEMENT comment le score FICO fonctionne, On a réussi à comprendre BEAUCOUP de choses sur la manière dont certains aspects du score fonctionnent, MAIS On a réussi à comprendre que nous ne savons pas EXACTEMENT comment l’intégralité du score FICO fonctionne.
L’approche de FICO pour établir le score de crédit est propriétaire, ce qui signifie qu’elle est privée. Les gens de chez FICO savent comment leurs systèmes de score fonctionnent. Le reste d’entre nous fait des suppositions de plus en plus éclairées pour apprendre les subtilités de ces modèles de score, et nous venons sur des forums comme celui-ci pour apprendre par nous-mêmes comment comprendre, améliorer et gérer nos scores, et pour aider les autres à apprendre également.
On y apprend par exemple que le score ne fonctionne pas pour tous de la même façon, avec 12 profils, appelés Scorecards, jugés soit clean ou dirty. Ou encore que ces scorecards sont calculées via des formules mathématiques plus ou moins avancées : maximum de vraisemblance, tests de multicolinéarité…
Par exemple, avoir un prêt auprès d’une institution ayant “Finance” ou “Financial” dans son nom (souvent des prêts à taux élevé pour profils risqués) peut coûter entre 20 et 40 points en moins, car ces comptes sont perçus négativement par l’algorithme.
Bref, l’algorithme est propriétaire et n’a jamais été publié par FICO ni par les bureaux de crédit. On en déduit plusieurs raisons (plus ou moins légitimes) :
- C’est un secret commercial pour FICO. Et les bureaux de crédit se vantent de leur capacité inégalée à compiler des données via un algorithme de calcul exhaustif.
- C’est trop complexe techniquement. Avec 500 paramètres et seulement 20 retenus selon les individus (scorecards), elles-mêmes déterminées par des formules relativement complexes, on se doute que l’algorithme ne tient pas en une formule simple.
- Et probablement la plus importante : pour empêcher les consommateurs malins d’optimiser leur score de manière trop efficace avec quelques astuces. La valeur prédictive du score, sa capacité à distinguer les bons des mauvais payeurs, pourrait être compromise par une optimisation excessive des utilisateurs.
Mille et un arguments pour une plus grande transparence
J’ai envie de croire que c’est parce que je suis européen que je m’indigne du manque de redevabilité d’un tel algorithme. Comme si le RGPD, et son matraquage à coup de banières de cookies et d’alertes sur nos droits d’accès et de rectification avait finit par intégrer mon ADN. Chantons pour la paix nouvelle, De notre Europe unifiée 9 En réalité c’est probablement une déformation professionnelle, après 11 années d’open data. Et puis surtout, la critique de ce système n’est pas nouvelle.
Cette opacité de l’algorithme est d’autant plus problématique quand on sait que le score de crédit amplifie les inégalités sociales. Premièrement, les personnes les plus aisées sont favorisées : plus on a la capacité d’emprunter tôt, plus la cote augmente, et plus on peut emprunter. Et deuxièmement, deux chercheurs des universités de Stanford et Chicago ont montré que les individus les moins favorisés étaient plus susceptibles d’avoir des données erronées dans leur dossier de crédit.
De nombreuses études ont fait le lien entre score de crédit et minorités ethniques, avec pour conséquence des taux d’intérêt en moyenne plus élevés pour les Noirs américains que pour les Blancs. On parle aussi de Credit Invisibility pour illustrer ce qui s’applique particulièrement aux Hispaniques aux États-Unis. Comme ils payent davantage en espèces ou paiements mobiles, ils **utilisent moins **les cartes de crédit, et donc vous connaissez la suite : pas d’historique, pas de score, pas d’emprunt.
Le droit d’accès et de rectification est aussi central pour éviter la double peine des personnes faisant face à une dette médicale. Suite à un incident de paiement de frais d’hospitalisation, des personnes voient leur cote de crédit se dégrader, sans pouvoir agir et rectifier le tir.
Il existe de nombreuses critiques sur l’efficacité du score, et d’autres qui remettent en question l’éthique même du système. Mais pour rester pragmatique, si l’on ne peut espérer un système radicalement différent, pourrait-on au minimum imposer une transparence plus forte aux bureaux de crédit ?
Note : cet article a été écrit par un humain 👵🏼 L’utilisation de l’IA s’est limitée à la recherche de sources authentiques, et la correction des typos.
Footnotes
-
Au Canada, une carte de crédit fonctionne comme une ligne de crédit renouvelable : on peut l’utiliser au fil du mois, puis rembourser le solde avant l’échéance pour éviter les intérêts et préserver son historique de paiement. ↩
-
Grâce à des frais prélevés aux les commerçants plus élevés, en moyenne 1,4 % au Canada, et limités à 0,3 % en Europe depuis 2015. ↩
-
Le score de crédit n’explique pas à lui seul le moindre recours aux documents justificatifs au Québec et, de manière générale, en Amérique du Nord. Outre les différences culturelles, les dispositions légales et leur application permettent notamment d’expulser rapidement des locataires qui ne paient pas. ↩
-
Le taux d’endettement des ménages au Canada est le troisième plus élevé au monde, derrière l’Australie, qui utilise aussi le score de crédit. Faut-il y voir un facteur, là aussi parmi d’autres, favorisant le surendettement ? ↩
-
Josh Lauer, Creditworthy: A History of Consumer Surveillance and Financial Identity in America, Columbia University Press, 2017. ↩
-
Loi sur la protection des renseignements personnels et les documents électroniques, si l’on cherche un équivalent canadien au RGPD. ↩
-
La loi américaine permet quant à elle de rendre gratuit l’accès au dossier complet de crédit aux États-Unis. ↩
-
Paroles de l’Hynne à la Joie, version française de Jacques Serres. - Oui je suis parti loin. ↩
DataBroadcast